Appel à témoignage pour la revue

Appel à témoignage

  • Chers amis, 

    Pour le n°89  de la rentrée pour notre journal ‘Chrétiens Divorcés – Chemins d’Espérance’, nous avons retenu la suggestion de l’une d’entre vous, lors de l’assemblée générale du 7 avril : 

    « Ils se séparent »

    Ils se séparent plutôt que « Les enfants se séparent » car les expériences devant la séparation de personnes plus ou moins proches sont diverses. Cela ne touche pas que les parents. Les frères et sœurs, la famille proche, les amis peuvent aussi être concernés. En effet, qui ne connaît pas au moins une personne concernée par la séparation ou le divorce ? 

    Aussi, à transmettre autour de vous, si vous n’êtes pas directement concerné.

    D’avance, merci à tous ceux qui prennent la peine d’écrire. Si cela peut les aider à réfléchir à la thématique proposée et même, pourquoi pas, à franchir une étape, qu’ils sachent qu’ils rendent service à tous ceux qui sont en chemin, en reconstruction personnelle et aussi aux groupes qui ont ainsi matière à partage sur ces thèmes. Oui, un très grand merci.

    Voici quelques questions pour vous aider, si besoin est. Elles ne sont là que pour vous mettre en route ; il n’est pas nécessaire de répondre à chacune et la liste n’est pas exhaustive…

    Un témoignage, de l’ordre d’environ 3500 signes si possible mais que cette contrainte ne vous empêche pas… (dans Word, voir outils, statistiques).

    –  Comment ai-je réagi ? 

    – Comment me suis-je situé (quelle présence, distance, implication…) ? 

    – Qu’est-ce que cela me fait vivre ? 

    – Quelles conséquences :

    • pour ma vie de famille, pour ma propre vie de couple, 
    • pour ma parentalité, s’il s’agit de mon enfant ?
    • pour mes relations avec l’ex-compagnon, l’ex-compagne, au moment de la rupture, et après ? 
    • vis-à-vis de mes petits-enfants 

    –       Ma place vis-à-vis d’eux a t’elle changée ? 

    –       Quel impact cette séparation a sur ma relation avec eux ? 

    –       Qu’en est-il du lien avec eux pendant et après la séparation ? 

    –       Comment est-ce que je réponds  ou pas à leurs besoins ? à leurs questions ? 

    –      Qu’est-ce qui a pu m’aider ? 

    – La séparation s’avère parfois financièrement difficile, voire violente, et nécessite éventuellement un retour dans la cellule parentale ; ai-je pu gérer cette situation et comment ?

    – Quelles interrogations, quelles remises en question me suis-je posé devant cette situation ? 

    – En quoi la rupture a pu, éventuellement, être une occasion de renforcer des liens, de se soutenir, de vivre la solidarité familiale ? 

    – Comment et en quoi, cette séparation a pu faire changer mon regard sur la séparation, sur le divorce en général, sur ma conception du couple, sur ma position vis-à-vis de l’Église ?

    – Et quelle incidence sur ma propre foi ? 

    Envoyez vos témoignages à l’adresse suivante : chemindesperance@gmail.com

    pour 10 juillet, dernière limite. Merci d’avance

    Bonne fin d’année scolaire et bel été à chacun(e)

    Pour le Comité de rédaction, Martine Loloum

    06 62 00 85 64

Discernement par Mgr Thomas

« Peut-on communier quand on est divorcé-remarié ? »

6 questions pour discerner

La réponse plein d’humanité de Mgr Jean-Charles Thomas, ancien évêque de Versailles, qui propose aux divorcés remariés un chemin de vérité, en vue d’une vraie décision de conscience.

Une personne victime du divorce (abandonnée par son conjoint), qui a refait sa vie en se remariant, est à présent heureuse en couple. Elle avoue communier régulièrement. Mais elle est très culpabilisée de transgresser les interdits de l’Église. Quoi lui dire ?

Je suis pasteur, voilà ce que je peux lui dire :

C’est à Dieu qu’appartient le jugement final sur nos choix. Dès à présent, essayez de croire qu’il porte sur vous le seul regard à la fois objectif, complet, juste et plein de compassion. Lui seul vous connaît à fond, évalue votre part de responsabilité dans l’histoire de votre premier couple. Prenez le temps de lire lentement, pour le méditer, ce que saint Jean écrivait aux chrétiens (voir 1 Jean 2,1-2 et 3,18-23). Cette lecture méditée activera le niveau profond de votre âme. Demandez à l’Esprit Saint de vous rendre totalement disponible à ce qu’Il veut vous faire comprendre.

Méditez ensuite sur le comportement et les paroles de Jésus à la Samaritaine (elle vivait avec un cinquième mari), aux pharisiens sollicitant la condamnation de la femme adultère, à ceux qui demandaient dans quelle mesure l’homme pouvait répudier sa femme, à Simon qui s’étonnait de voir Jésus accepter l’attitude de la femme pécheresse (voir Jean 4, 16-30 ;8, 1-11 ; Matthieu 19, 1-12 ; Luc 7, 36-50.). Donnez tout son poids au principe par lequel Jésus justifie cette proximité avec les pécheurs : Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. Nous accordons du crédit aux paroles de l’Église. Avons-nous donné à la Parole du Fils de Dieu tout le poids qu’elle mérite ? Pour un chrétien, l’Autorité de Dieu doit toujours l’emporter sur les autorités humaines, y compris religieuses.

En mon âme et conscience

Lisons maintenant quelques affirmations officielles de notre Église. « L’être humain doit toujours obéir au jugement certain de sa conscience. S’il agissait délibérément contre ce dernier, il se condamnerait lui-même » (Catéchisme de l’Église catholique n° 1790). « Dans la formation de la conscience, la Parole de Dieu est la lumière sur notre route » (CEC n° 1785). « Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même… inscrite par Dieu au coeur de l’homme ; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera. La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu ». Ces phrases furent votées par plus de deux mille évêques lors du concile Vatican II (« Gaudium et spes », n° 16). Leur autorité ne peut être contestée.

Malheureusement, nous préférons parfois une réponse simple, formulée par un homme d’Église, à une réflexion plus exigeante menée en notre âme et conscience. Serait-ce par peur de nous tromper ? Ou de céder à une certaine complaisance ? Les êtres humains sont ainsi faits : ils pensent généralement qu’une réponse dure, exigeante, est plus conforme à la pensée de Dieu. Si nous appliquions cette règle aux réponses de Jésus, nous devrions dire que sa miséricorde déformait la pensée de son Père. Or Jésus était la Vérité même. Il se montrait sévère avec ceux qui exigeaient des autres une rigueur qu’ils ne s’appliquaient pas à eux-mêmes (Matthieu 23). Il voulait faire reconnaître que Dieu se comporte en Père, que sa priorité n’est pas de juger mais d’aider et de sauver avec tendresse. Et Jésus a vécu comme son Père le désirait. Fidèlement.

Mon premier mariage était-il valide ?

L’Église romaine s’efforce d’aider les époux à porter un jugement éclairé sur la validité de leur mariage. S’ils se séparent ou divorcent (selon la loi civile), elle les invite à faire « juger » la validité de leur engagement par six juges (trois en première instance du tribunal ecclésiastique, et trois en seconde instance). Si les deux instances estiment que l’engagement formulé « à l’église » fut invalide, l’Église accepte de bénir le nouveau mariage que chaque époux peut contracter. Elle n’annule pas le premier lien, elle estime qu’il ne fut pas valide.

Or, ce recours aux tribunaux ecclésiastiques nécessite enquêtes, témoignages, retour sur un passé qui ravive des plaies au coeur des époux et pose de rudes questions aux enfants nés de ce mariage. Il prend plusieurs années et occasionne des frais. Aussi  beaucoup hésitent-ils à choisir cette voie. Il ne manque pas d’époux pour penser, en  leur âme et conscience, que leur mariage fut invalide, même sans l’avoir soumis au jugement d’un tribunal ecclésiastique. Ils se privent de son aide, ce qui est dommage. Ils restent seuls dans l’analyse de leur passé, oscillant parfois en conscience, ce qui n’est pas confortable et les fait souffrir. Beaucoup d’époux ayant divorcé se trouvent dans cette situation. Des groupes de réflexion sont alors indispensables pour permettre leur libre expression sur leur premier lien conjugal. Agréés par l’autorité ecclésiale locale, ils deviennent un lieu de vérité, de soutien et de reconstruction après la blessure d’un divorce.

L’Église orthodoxe propose un temps de conversion

Autre limite, et de taille. L’Église romaine examine la validité des mariages seulement au moment où ils furent contractés. Elle s’interdit de faire un discernement sur un mariage estimé valide à l’origine, mais devenu par la suite un enfer pour l’un ou l’autre des époux, au point de rendre indispensable une séparation définitive. Multiples peuvent être les raisons : accident, maladie imprévisible, évolution psychique régressive de l’un des époux, violence, alcool, drogue, etc. Nombreux demeurent les cas où la bonne volonté et le courage d’un époux ne suffisent pas à éviter la séparation ou le divorce.

L’Église orthodoxe, elle, se risque à aider les époux lorsque le couple s’est écroulé, s’est séparé, a divorcé. Elle reconnaît que les humains peuvent commettre des erreurs et qu’il n’est pas évangélique de les abandonner à un jugement négatif, en les laissant définitivement dans une situation invivable. Elle propose un temps de réflexion, de reconnaissance des torts que chacun a pu avoir. Elle invite à une sorte de conversion avant d’accepter de bénir le mariage de personnes qui furent amenées à divorcer.

Telle est la perspective que j’ai proposée dès 1991 aux époux abandonnés ou contraints au divorce qui, par la suite, ont contracté mariage. L’Église romaine ne la propose pas, à la différence de l’Église orthodoxe. Aussi l’ai-je présentée comme une « décision de conscience » et non comme une solution agréée par l’Église romaine. Cependant, qui sait si elle ne l’acceptera pas un jour, notamment si la communion renaît entre les Églises chrétiennes ?

Pour une vraie décision
 
Pour l’élaborer, le divorcé remarié doit donc se questionner devant Dieu, principalement sur les points suivants :

  1. Est-ce que je cherche à vivre la foi chrétienne de plus en plus profondément, notamment depuis mon nouveau mariage ?

    2. Le couple que je forme actuellement est-il stabilisé depuis un temps notable (dix ans), paisible, vivant sous le regard du Seigneur avec espoir fondé de durer dans la fidélité ?

    3. Ai-je essayé de faire la clarté sur la validité de mon premier mariage ?
     
    4. Ai-je reconnu loyalement mes torts dans le déroulement puis l’effondrement de mon couple ? Suis-je allé jusqu’à solliciter le pardon de mon conjoint ou des enfants que mon attitude aurait pu blesser ?
     
    5. Ai-je lutté pour ne pas entretenir et manifester une attitude agressive envers mon conjoint, ou sa famille, ou les enfants, ou les représentants de l’Église ?
     
    6. Ai-je dialogué avec des chrétiens sur les questions de conscience posées par mon divorce et mon remariage civil ? Cette recherche de dialogue m’a-t-elle fourni des éléments de discernement spirituel ayant apaisé « mon état d’âme » ? Suis-je actuellement dans une certaine paix intérieure depuis que j’ai choisi de communier quand je participe à l’eucharistie ?

Si vous répondez positivement à ces questions, je ne suis pas seul à penser que vous vivez dans une attitude loyale envers Dieu. Vous pouvez estimer que vous êtes en paix avec Lui et en harmonie avec l’enseignement du Christ, le Juge de tous les humains. Il vous aime et vous demeurez en lui.

Mgr Jean-Charles Thomas, ancien évêque de Versailles ; mars 2008

Accompagner un groupe

Personnes séparées, divorcées : Accueillir, Accompagner, discerner.

La situation

Dans nos sociétés occidentales, le divorce a pris une grande ampleur, près d’un mariage sur deux se conclut par une séparation ou un divorce. Les conséquences sont immenses : augmentation de la pauvreté, difficultés de logement, grand désarroi des personnes, répercussions sur les enfants… Les couples chrétiens ne sont pas épargnés et beaucoup après un divorce sont désemparés.

1 – Pourquoi accompagner

Face aux accidents de la vie (route, travail, infarctus, AVC) notre société s’est organisée pour intervenir rapidement, soulager, accompagner. Pour les accidents de la vie d’un couple, il y a encore peu de bons Samaritains pour s’arrêter et proposer de l’aide.

  • – Le divorce est toujours une souffrance

Toutes les personnes qui s’approchent pour la première fois des divorcés sont frappées par la souffrance qu’ils endurent et la profondeur des blessures qui découlent du divorce.

1.2 – Un fort sentiment d’échec et de culpabilité

Un divorce est toujours un tremblement de terre dont il est difficile de sortir indemne. La prise de conscience de l’échec envahit les personnes, affecte leur goût de vivre. Un fort sentiment de culpabilité ronge le cœur de beaucoup qui leur fait perdre confiance en eux-mêmes et dans les autres. Certains peuvent avoir le sentiment que leur vie est finie !

1.3 – Le sentiment d’être exclu

Les conséquences sociales du divorce (perte de relations, d’amis, parfois rupture avec la famille) et la froideur de nos communautés à leur égard font que les personnes divorcées ont souvent le sentiment d’être exclues ou d’être jugées. La peur du regard des autres, de leurs questions, conduisent souvent les divorcés à se “cacher“ de sorte qu’il est difficile de les rejoindre.

2 – Qu’ont dit les pères du synode et le pape François, dans Amoris Laetitia ?

« Un discernement particulier est indispensable pour accompagner pastoralement les personnes séparées, divorcées ou abandonnées. La souffrance de ceux qui ont subi injustement la séparation, le divorce ou l’abandon doit être accueillie et mise en valeur, de même que la souffrance de ceux qui ont été contraints de rompre la vie commune » [AL242]

Ces situations « exigent aussi [que ces divorcés bénéficient] d’un discernement attentif et [qu’ils soient] accompagnés avec beaucoup de respect, en évitant tout langage et toute attitude qui fassent peser sur eux un sentiment de discrimination… » [AL243]

« L’Eglise doit accompagner d’une manière attentionnée ses fils les plus fragiles, marqués par un amour blessé et égaré, en leur redonnant confiance et espérance, comme la lumière du phare d’un port ou celle d’un flambeau placé au milieu des gens pour éclairer ceux qui ont perdu leur chemin ou qui se trouvent au beau milieu de la tempête. » [AL291]

3 – Accompagner sur un chemin de reconstruction

Après un divorce, le risque est d’emprunter des chemins qui se révèlerons être des impasses :

Relativiser ou même nier l’évènement et ce qui en découle ; « on était d’accord, tout va bien, on a fait ça à l’amiable » ou faire comme si tout allait s’arranger, rentrer dans l’ordre. Il ou elle va revenir…

Essayer d’oublier en se créant une vie trépidante.

Cacher le mal au fond de soi et refaire sa vie à tout prix rapidement.

3.1 – Un long chemin de reconstruction

Pour se reconstruire après un divorce, il faut accepter de refaire pas à pas le chemin qui a conduit au divorce : « accepter de refaire consciencieusement le chemin de son malheur ! »1 C’est ce chemin-là qui se révélera être un chemin de vie. Mais ce chemin est un long chemin qui comporte des étapes nécessaires et c’est un chemin qu’on ne peut pas faire seul.

 

 

3.2 – Un chemin que l’on ne peut pas faire seul

Il faut oser rejoindre d’autres divorcés dans un groupe pour ouvrir l’avenir avec eux. C’est un groupe où les personnes séparées ou divorcées seront accueillies sans jugement, où elles pourront dire et redire leur souffrance, leur colère y compris contre l’Église, mais aussi écouter les autres participants dans leur histoire différentes, exprimer leur désir de vivre.

3.3 – Offrir un lieu de parole et d’écoute

Il est important de proposer ces lieux où pourra renaitre suffisamment de confiance pour que la personne accepte de se raconter. L’important lorsqu’une personne rejoint un groupe est de lui permettre de parler de son histoire, de la manière dont elle a vécu les évènements. Il lui faudra peut-être plusieurs rencontres avant qu’elle commence à se raconter, l’important est que ce soit elle qui parle, car c’est elle qui a vécu les évènements.

3.4 – Ni psychologues, ni thérapeutes. 

La participation à un groupe de reconstruction ne peut pas être occasionnelle, elle doit être un engagement dans le temps à cheminer avec le groupe. Tous les membres du groupe bénéficient de la présence des autres, et chacun aide les autres sur leur propre chemin, il est donc important que tous soient présents.

Dans ces groupes il faut proposer des points de repères (voir ci-dessous) tels des cairns sur un sentier de montagne, ils vont aider à avancer sur ce chemin difficile de la reconstruction. Ce ne sera pas un accompagnement psychologique ou une thérapie de groupe, mais simplement un partage dans l’écoute attentive de chacun sur le thème proposé pour la rencontre.

3.5 – Proposer le Parole de Dieu

Les rencontres seront aussi l’occasion de se laisser interpeler par la parole de Dieu. La Parole de Dieu c’est là toute notre richesse, il faut la proposer à chaque rencontre. « La Parole s’adresse à la fois à notre intelligence mais aussi à notre cœur. Elle ouvre à un au-delà, elle met en mouvement, elle devient une force de guérison »1. Il ne faut pas seulement la lire ensemble, mais il faut qu’elle soit proposée comme les paroles de Jésus à Cléophas et son ami sur le chemin d’Emmaüs, Elle sera proposée comme permettant d’apprendre à relire sa vie autrement que sous l’angle de la désillusion et de l’échec. Elle aide à apprendre à dépasser sa souffrance.

4 – Discerner

Tout au long de ce parcours fait en équipe, éclairé par la Parole de Dieu, chacun pourra percevoir et hiérarchiser tous les éléments qui ont conduit à son divorce. Juger de l’esprit qui les a inspirés et faire les distinctions nécessaires de telle sorte à faire la vérité et à trouver les actions à mettre en œuvre pour choisir, pour son bonheur, ce qui est bien et ainsi ouvrir un avenir de paix et de vérité. C’est le discernement personnel auquel le pape François attache tant d’importance. Il n’y a que la personne divorcée elle-même qui peut faire ces choix, guidée par sa conscience. Le cheminement avec le groupe et le partage de la Bonne Nouvelle sont là pour l’éclairer mais il ne faut pas se substituer à elle. Le pape François le rappelle : « Il nous en coûte de laisser de la place à la conscience des fidèles qui souvent répondent de leur mieux à l’Evangile avec leurs limites et peuvent exercer leur propre discernement…Nous sommes appelés à éclairer les consciences, mais non à nous substituer à elles » [AL37].

5 – Intégrer

L’expérience de l’accompagnement de personnes séparées ou divorcées nous a montré que beaucoup ont “tenu le coup“ dans la tourmente de leur vie grâce à leur foi. Le divorce n’a pas été pour elles une rupture avec le Seigneur, mais au contraire, le Seigneur a souvent été pour elles la petite lumière qui a continué à briller sur leur chemin de malheur. La rupture par contre s’est souvent faite avec l’Église où les divorcés se sont sentis mal accueillis ou rejetés, au mieux ignorés. Être accueillis, écoutés et accompagnés dans un groupe d’Église leur permet de prendre conscience que la Miséricorde de Dieu s’exprime aussi pour eux dans notre Église, qu’elle les accueille, qu’ils y ont leur place et que “ l’Esprit-Saint déverse en eux des dons et des charismes pour le bien de tous“ [AL299]. Le groupe sera alors un lieu de réconciliation véritable avec l’Église. Ils pourront ainsi pour certain prendre place dans la communauté ou reprendre la place qu’ils avaient quittée, pour d’autres continuer leur service dans leur paroisse en n’ayant plus peur de se dire divorcés.

6 – Rejoindre les personnes séparées ou divorcées.

On l’a dit plus haut, les personnes divorcées ont souvent le sentiment d’être à l’écart et elles se “retirent“, elles s’auto excluent. Il est donc inutile d’attendre qu’elles viennent frapper à la porte de nos paroisses, il est impératif d’aller les rejoindre comme Jésus a rejoint les disciples d’Emmaüs sur leur route de déception. Mais nous ne sommes pas le Christ et la tâche n’est pas simple. Il n’y a pas de recette miracle et il faut être imaginatif  tout en s’appuyant sur des initiatives mises en œuvre dans diverses paroisses, divers diocèses qui ont permis de lancer des groupes d’accueil et d’accompagnement.

Nous pouvons citer pêle-mêle : la création d’une antenne divorcés – la création de permanence d’accueil – l’organisation d’une journée conviviale pour les divorcés – Une journée de réflexion dans un lieu un peu “hors du temps“ tel une abbaye pour une journée de rentrée en Septembre….

Penser aussi aux panneaux d’affichage de nos églises. Beaucoup de divorcés ont pris de la distance avec l’Église, mais ils continuent souvent à fréquenter nos églises pour s’y retrouver “en tête à tête“ avec le Seigneur. Une affiche, des tracts simples les invitants à ne pas rester seuls, avec le n° de téléphone d’un contact possible leur montrera qu’ils ne sont pas indifférents à la communauté, qu’ils ne sont pas “invisibles“, mais au contraire qu’ils sont attendus.

 7 – La formation des animateurs

Il ne s’agit pas de recruter des psychologues ou des thérapeutes diplômés, on l’a déjà dit. Il faut s’appuyer sur des personnes ayant elles-mêmes connu la détresse d’un divorce ou qui l’ont côtoyée au plus près dans leur famille ou leurs amis proches, ils seront ainsi à même de comprendre ce que vivent les divorcés. Dans les groupes, l’important n’est pas de prendre la parole, c’est de savoir écouter ; une formation à l’écoute sera donc utile (il en existe dans tous les diocèses et le CLER Amour & Famille en propose). L’accompagnement du groupe par un prêtre ou un diacre s’avèrera utile pour proposer la Parole de Dieu au cœur des personnes divorcées, mais il y a aussi de plus en plus de laïcs bien formés qui en sont tout aussi capables. Enfin pour une démarche de formation plus poussée pour un groupes d’accompagnateurs déjà engagés auprès de leurs frères divorcés, des mouvements ou association telles que “La Mission de France“ ou “Chrétiens Divorcés Chemins d’Espérance“ peuvent aider les diocèses.   

8 – Une démarche diocésaine

L’idéal est d’inscrire cette volonté d’accueil et d’accompagnement des personnes séparées ou divorcées dans une démarche diocésaine au sein de la Pastorale des Familles par exemple. Cela permettra de rendre plus visible la démarche et aux accompagnateurs de ne pas se sentir isolés, de bénéficier d’un accompagnement et des formations diocésaines, mais aussi de faire bénéficier les autres mouvements de la Pastorale des Familles du diocèse de toutes les richesses échangées lors des rencontres des groupes de divorcés. Une collaboration emprunte de confiance entre les mouvements permettra un enrichissement de tous.

9 – Changer le regard de nos communautés

Il nous parait important que nos communautés paroissiales changent le regard qu’elles portent sur les personnes divorcées, qu’elles passent de la méfiance à l’accueil bienveillant. De même qu’il existe le plus souvent des antennes du Secours Catholique dans les paroisses, il pourrait y avoir un petit groupe qui s’enquièrent des divorcés, les accueillent chaleureusement au nom de la communauté, les informent de ce qui se fait et les orientent vers le groupe d’accompagnement le plus proche. Ce serait là un bel exemple d’une “Diaconie“ véritablement agissante.

10 – Et après ?

Certaines personnes feront le choix de ne pas se remarier et témoigneront ainsi de la fidélité conjugale. Ce peut être un choix difficile que l’Église doit accompagner voir [AL242]. D’autres, après avoir retrouvé confiance en eux et dans les autres s’engageront dans une nouvelle union. Le chemin de reconstruction proposé dans ces pages est un préambule important pour vivre, en vérité, un temps de prière à l’occasion du remariage civil. Ils pourront aussi souhaiter pouvoir s’approcher à nouveau des sacrements de l’Eglise, le chemin proposé s’apparente par bien des aspects au chemin de discernement nécessaire pour entrer dans une démarche d’accès aux sacrements. Voir [AL300]. Cet accès aux sacrements sera pour eux une étape dans l’intégration pleine et entière à la vie de l’Eglise.

ANNEXE 1 –  Des points de repères sur le chemin de reconstruction

Les thèmes proposés ci-dessous sont extraits du livre “Accueillir les divorcés“ de Guy de Lachaux aux éditions de l’atelier. Ils sont le fruit de l’expérience d’animation de nombreux groupes de divorcés.·       

  • Choisir la vie
  • Exprimer sa souffrance et l’apprivoiser
  • Changer son regard
  • Vivre ses émotions
  • Habiter ses relations
  • Apprendre à s’aimer
  • Se sentir coupable
  • Lâcher prise
  • Toujours parents
  • Se découvrir autre
  • Pardonner, se pardonner.

Pour chacun de ces thèmes, ces points de repères sur le chemin, on trouvera dans le livre, des fiches pratiques en cinq parties : Situation du thème – Présentation du thème – Questions pour échanger – Textes de l’écriture – Pour aller plus loin.

Ces fiches sont destinées à être adaptées selon le cheminement de chaque groupe.

 

ANNEXE 2 – Autres ressources disponibles pour préparer les étapes d’un chemin de reconstruction

Depuis de nombreuses année l’Association “Chrétiens Divorcés Chemins d’Espérance“ publie des revues sur des thèmes pouvant aider les personnes divorcées. La plupart de ces revues sont encore disponibles et peuvent aider les animateurs de groupes. La liste des thèmes des revues peut être consultée sur le site de l’association : www.chretiensdivorces.org   Les revues sont à commander sur : contact@chretiensdivorces.org

 

Note 1 Guy de Lachaux dans “Accueillir les divorcés l’Évangile nous presse“ Editions de l’Atelier

   

La nouvelle donne pastorale dans la dynamique d’Amoris Laetitia Mgr Brunin 2017

La nouvelle donne pastorale dans la dynamique d’Amoris Laetitia

Mgr Jean-Luc Brunin (Président du Conseil Famille et Société  et Évêque du Havre), est intervenu lors de la dernière rencontre nationale de Réflexion et Partage en avril 2017, sur « La nouvelle donne pastorale dans la dynamique d’Amoris Laetitia. »

Ci-dessous l’intégralité de son intervention.

 La nouvelle donne pastorale (Mgr Jean-Luc Brunin)

En septembre 2012, le CFS que je préside, a publié un texte pour alimenter la réflexion et le dialogue au moment où la société française discutait d’ouvrir le mariage aux personnes homosexuelles. « Elargir le mariage aux personnes du même sexe ? Ouvrons le débat ! »

Il est peu de dire que ce texte a été reçu froidement au sein de l’Église catholique. Voici quelques éléments que nous proposions alors à la réflexion des catholiques et des personnes de bonne volonté.

Refuser l’homophobie

Une réforme en profondeur du mariage et de la filiation concerne tous les citoyens et devrait donc pouvoir faire l’objet d’un large débat. Celui-ci se heurte aujourd’hui à l’accusation d’homophobie qui vient fustiger toute interrogation.

Le respect des personnes

Cette situation a ses raisons d’être. Pendant longtemps, les personnes homosexuelles ont été condamnées et rejetées. Elles ont fait l’objet de toutes sortes de discriminations et de railleries. Aujourd’hui, cela n’est plus toléré, le droit proscrit toute discrimination et toute incitation à la haine, notamment en raison de l’orientation sexuelle, et il faut se féliciter de cette évolution.

Du côté de l’Église catholique, la Congrégation pour la doctrine de la foi invitait, dès 1976, les catholiques à une attitude de respect, d’écoute et d’accueil de la personne homosexuelle au cœur de nos sociétés. Dix ans plus tard, la même Congrégation soulignait que les expressions malveillantes ou gestes violents à l’égard des personnes homosexuelles méritaient condamnation. Ces réactions « manifestent un manque de respect pour les autres qui lèse les principes élémentaires sur lesquels se fonde une juste convivialité civile. La dignité propre de toute personne doit toujours être respectée dans les paroles, dans les actions et dans les législations ».[1]

La lente évolution des mentalités

Si le respect de la personne est donc clairement affirmé, il faut bien admettre que l’homophobie n’a pas pour autant disparu de notre société. Pour les personnes homosexuelles, la découverte et l’acceptation de leur homosexualité relèvent souvent d’un processus complexe. Il n’est pas toujours facile d’assumer son homosexualité dans son milieu professionnel ou son entourage familial. Les préjugés ont la vie dure et les mentalités ne changent que lentement, y compris dans nos communautés et familles catholiques. Elles sont pourtant appelées à être à la pointe de l’accueil de toute personne, quel que soit son parcours, comme enfant de Dieu. Car ce qui, pour les chrétiens, fonde notre identité et l’égalité entre les personnes, c’est le fait que nous sommes tous fils et filles de Dieu. L’accueil inconditionnel de la personne n’emporte pas une approbation de tous ses actes, il reconnaît au contraire que l’homme est plus grand que ses actes.

Le refus de l’homophobie et l’accueil des personnes homosexuelles, telles qu’elles sont, font partie des conditions nécessaires pour pouvoir sortir des réactions épidermiques et entrer dans un débat serein autour de la demande des personnes homosexuelles.

Entendre la demande des personnes homosexuelles

Une réalité diversifiée

En fait, les données statistiques qui évaluent le nombre de personnes homosexuelles, le nombre de personnes vivant une relation stable avec un partenaire de même sexe ou le nombre d’enfants élevés par deux adultes de même sexe, sont rares et difficiles à interpréter. Sous cette réserve, plusieurs études montrent que les pratiques homosexuelles ont évolué et que l’aspiration à vivre une relation affective stable se rencontre plus fréquemment aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Cette réalité n’est pour autant pas uniforme : la cohabitation sous le même toit, la relation sexuelle ou l’exclusivité du partenaire ne font pas toujours partie des éléments d’une telle relation stable.

Une demande de reconnaissance

La diversité des pratiques homosexuelles ne doit pas empêcher de prendre au sérieux les aspirations de celles et ceux qui souhaitent s’engager dans un lien stable. Le respect et la reconnaissance de toute personne revêtent désormais une importance primordiale dans notre société. Les discussions sur le multiculturalisme, le racisme, le féminisme et l’homophobie sont sous-tendues par cette demande de reconnaissance qui s’exprime aujourd’hui sur le mode égalitariste. La non-reconnaissance est expérimentée comme oppression ou discrimination. Certains poussent très loin ce discours égalitariste. Ils estiment que toute différence ouvre sur un rapport de pouvoir et en conséquence sur un risque de domination de l’un sur l’autre : domination de l’homme sur la femme, domination du blanc sur le noir, domination de l’hétérosexuel sur l’homosexuel, etc. Selon eux, la seule solution pour combattre l’oppression ou la discrimination serait alors de gommer les différences ou, en tout cas, de leur dénier toute pertinence dans l’organisation de la vie sociale.

Une volonté de gommer les différences

C’est dans ce contexte que s’inscrit le processus de transformation du mariage pour le rendre accessible aux personnes de même sexe. La demande vise à faire reconnaître que l’amour, entre deux personnes de même sexe, a la même valeur que l’amour, entre un homme et une femme. La différence entre les deux, au regard de la procréation naturelle, est gommée ou jugée non pertinente pour la société. La richesse que représente l’altérité homme/femme tant dans les rapports individuels que collectifs est passée sous silence. Seule semble compter la reconnaissance de la personne homosexuelle et le fait de mettre fin à la discrimination dont elle s’estime victime dans une société hétéro-normée.

La valeur d’une relation affective durable

La société, tout comme l’Église dans le domaine qui lui est propre, entend cette demande de la part des personnes homosexuelles et peut chercher une réponse. Tout en affirmant l’importance de l’altérité sexuelle  et le fait que les partenaires homosexuels se différencient des couples hétérosexuels par l’impossibilité de procréer naturellement, nous pouvons estimer le désir d’un engagement à la fidélité d’une affection, d’un attachement sincère, du souci de l’autre et d’une solidarité qui dépasse la réduction de la relation homosexuelle à un simple engagement érotique.

Mais cette estime ne permet pas de faire l’impasse sur les différences. La demande des personnes homosexuelles est symptomatique de la difficulté qu’éprouve notre société à vivre les différences dans l’égalité. Plutôt que de nier les différences en provoquant une déshumanisation des relations entre les sexes,  notre société  doit chercher à garantir l’égalité des personnes tout en respectant les différences structurantes qui ont leur importance pour la vie personnelle et sociale.

Ces réflexions que nous avions mises à disposition de nos concitoyens pour aider à sortir d’une posture passionnelle, ont trouvé leurs prolongements pratiques dans l’enseignement du pape François. Dès le mois de juillet 2013, quelques mois après son pontificat, il déclare dans l’avion qui le ramène des JMJ de Rio : « Le problème n’est pas d’avoir cette tendance, c’est de faire du lobbying. C’est le problème le plus grave, selon moi. Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger ? » 

Cette phrase peut se comprendre comme un slogan. C’est pourquoi Je voudrais approfondir et fonder anthropologiquement l’attitude pastorale que le pape François veut voir adopter par l’Église catholique.

I.A  Un nécessaire retour critique sur les manières de faire en pastorale des familles

La lecture de l’Exhortation Apostolique peut avoir un aspect déstabilisant parce qu’au-delà du constat des effets négatifs de certaines évolutions culturelles de la société sur la vie conjugale et familiale, elle encourage aussi l’Église à opérer un retour critique sur ses pratiques pastorales, tant dans la préparation au mariage que dans la formation à la responsabilité éducative des parents, ou encore dans l’accompagnement de la vie conjugale et familiale y compris dans leurs fragilités. Amoris laetitia encourage une attitude d’humilité face aux exigences actuelles d’une Pastorale des familles :

« nous devons être humbles et réalistes, pour reconnaître que, parfois, notre manière de présenter les convictions chrétiennes, et la manière de traiter les personnes ont contribué à provoquer ce dont nous nous plaignons aujourd’hui. C’est pourquoi il nous faut une salutaire réaction d’autocritique.» (A.L n° 36)

Plus positivement, il rappelle : « Cela exige un parcours pédagogique, un processus qui inclut des renoncements. C’est une conviction de l’Église qui a été souvent combattue, comme si elle était opposée au bonheur de l’homme. Benoît XVI recueillait ce questionnement avec grande clarté : « l’Église, avec ses commandements et ses interdits, ne nous rend-elle pas amère la plus belle chose de la vie ? N’élève-t-elle pas des panneaux d’interdiction justement là où la joie prévue pour nous par le Créateur nous offre un bonheur qui nous fait goûter par avance quelque chose du Divin ? » (A.L n° 147)

I.B la vocation universelle à l’amour

L’Exhortation Apostolique concernant le mariage et la famille se fonde toute entière sur la vocation fondamentale que Dieu propose à toute personne humaine. Cette vocation humaine est vocation à l’amour. Nul n’est exclu de cette invitation à réussir et épanouir son humanité dans la joie de l’amour. C’est un appel que rien ne peut disqualifier ou rendre impossible.

I.C Le défi d’accompagner des situations de fragilité et la place retrouvée de la conscience

 L’Exhortation Apostolique insiste sur l’importance d’accompagner et de discerner. Cette invitation qui traverse le propos de toute l’Exhortation Apostolique, se heurte au constat des difficultés et de la complexité des situations des familles. C’est dans la complexité qu’un accompagnement doit pouvoir se vivre en respectant la place de la conscience des personnes. Il s’agit d’accompagner et d’aider au discernement en vue d’une prise de décision devant Dieu. Domine alors en beaucoup d’endroits et chez beaucoup d’acteurs pastoraux (prêtres, diacres, laïcs), le sentiment de devoir se former pour assurer un accompagnement qui sert le discernement des personnes et leur prise de décision devant le Seigneur, comme l’Exhortation y encourage :

« Il nous coûte aussi de laisser de la place à la conscience des fidèles qui souvent répondent de leur mieux à l’Évangile avec leur limites et peuvent exercer leur propre discernement dans des situations où tous les schémas sont battus en brèche. Nous sommes appelés à former les consciences, mais non à prétendre nous substituer à elles. » (A.L n° 37)  Ainsi : « cela ouvre la porte à une pastorale positive, accueillante, qui rend possible un approfondissement progressif des exigences de l’Évangile ». (A.L n° 38)

I.D La place et le rôle de la conscience personnelle

Il faut que nous nous expliquions sur la place et le rôle de la conscience. Le malaise ressenti par certains face au primat qu’Amoris laetitia, reprenant les travaux du Synode, accorde à la conscience personnelle, est lié à une conception post-moderne de la conscience, subjectiviste et individualiste. Dans une telle perspective, on raisonne en opposant autorité et subjectivité. La conscience va alors de pair avec la subjectivité et définit la liberté du sujet. L’autorité est perçue comme limitation, voire même menace et négation de la liberté de conscience. Le pape François, dans la ligne de la réflexion des Pères Synodaux, aborde la question de la conscience à partir d’un autre point de vue, celui d’une anthropologie de la relation. La conscience (étymologiquement : savoir ensemble) se construit dans une relation (conversation avec les autres, conversation avec Dieu).  La conscience est ainsi « le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre » (Gaudium et spes n° 16, cité par Amoris laetitia n° 222)

La conception postmoderne de la conscience, sur laquelle se fondent souvent ceux qui résistent à l’approche d’Amoris laetitia, est à la source de l’attitude autoréférencée que le pape François dénonce régulièrement. C’est sur  la divergence d’approche que réside le malentendu actuel concernant la reconnaissance du primat de la conscience dans la décision morale.

Le pape, interrogé sur les réticences suscitées par Amoris laetitia,  a déclaré en octobre dernier : « « Je pense que Bernard Häring a commencé à chercher une nouvelle manière d’aider la théologie morale à refleurir. » [2] Il donne là une clef de compréhension de l’insistance mise dans Amoris laetitia, sur la place et le rôle de la conscience. L’approche de cette question dans la suite du Concile Vatican II, est déterminée par ce que le père Bernhard Häring appelle la réciprocité des consciences.

Explorons, comme le pape François nous y invite, la réflexion du père Häring. La réciprocité des consciences se situe d’abord dans le respect manifesté à la conscience de l’autre. C’est une attitude essentielle pour un dialogue en réciprocité. Toute perspective unilatérale dans la relation des chrétiens aux autres, de l’Église au monde, serait un enfermement dans le « moi » qui deviendrait vite un « moi » vide, malsain, aliéné et trompeur. Nous ne pouvons pas trouver la vérité en nous tournant vers notre moi isolé. Nous risquons de découvrir rapidement vide et ténèbres.

Tenir compte de la conscience des autres et conjuguer avec elle dans la recherche de la vérité du salut, a des conséquences qui déterminent l’attitude pastorale juste de l’Église. Elle a besoin des autres et sera authentiquement « maîtresse de vérité » dans la mesure où elle saura rencontrer les autres dans la recherche d’une meilleure connaissance de la vérité et de solutions justes pour répondre aux nouveaux problèmes (Gaudium et spes n° 44). Si les chrétiens voulaient se soustraire à la « réciprocité des consciences », ils ignoreraient que la grâce de l’Esprit peut agir partout. L’accompagnement dans un chemin de discernement, toujours respectueux de la conscience de la personne, participe de cette réciprocité des consciences.

Le pape François fait remarquer que le père Häring mentionne les avertissements que saint Alphonse de Liguori dans ses « apologies » italiennes, adressait aux rigoristes qui voulaient imposer leurs opinions au titre d’une obligation légale. Les moralistes pouvaient soutenir des positions qui se sont révélées fausses car ils avaient arrêté leurs positions morales sans se soucier de rechercher davantage de lumière dans l’union avec les autres. Celui qui recherche sincèrement la vérité, fidèle à sa conscience personnelle et toujours en union avec autrui, se met sur la voie de la découverte de solutions conformes à la vérité. Ce que le pape exprime d’une autre façon dans Amoris laetitia : « comprendre sa situation devant Dieu et chercher à répondre de façon juste à ce que le Seigneur attend ».

Pour cela, « évidemment, il faut encourager la maturation d’une conscience éclairée, formée et accompagnée par le discernement responsable et sérieux du Pasteur, et proposer une confiance toujours plus grande dans la grâce ». (Amoris laetitia n° 303)

On perçoit vite les implications dans l’attitude pastorale : « Je comprends ceux qui préfèrent une pastorale plus rigide qui ne prête à aucune confusion. Mais je crois sincèrement que Jésus Christ veut une Église attentive au bien que l’Esprit répand au milieu de la fragilité.» (308)

Une Église en dialogue évite le piège d’un subjectivisme qui se dégrade inévitablement en intolérance, en autoritarisme, en jugement aveugle et péremptoire.

Le pape François ne change donc ni la règle disciplinaire, ni la doctrine, mais il nous invite à prendre en compte la complexité des réalités et des situations humaines dans lesquelles nous cherchons à entendre la voix de Dieu qui nous requiert pour progresser sur un chemin de croissance humaine et spirituelle.

I.E  Le désarroi devant l’absence de directives au profit d’un discernement au cas par cas

 On entend exprimer parfois un certain désarroi devant l’absence de normes prescriptives claires et précises. L’Exhortation Apostolique, tout en rappelant les enseignements de la Tradition de l’Église, renvoie à une réflexion et à des dispositions pastorales déterminées à partir des situations et des contextes particuliers. Au début du chapitre 6 sur quelques perspectives pastorales, le pape François prévient :

« Ce sont les différentes communautés qui devront élaborer des propositions plus pratiques et efficaces, qui prennent en compte aussi bien les enseignements de l’Église que les nécessités et les défis locaux. » (A.L n° 199)

et encore :

« L’Église existe seulement comme instrument pour communiquer aux hommes le dessein miséricordieux de Dieu … Au Concile, l’Église a senti la responsabilité d’être dans le monde comme un signe vivant de l’amour du Père … Cela déplace l’axe de la conception chrétienne, depuis un certain légalisme, qui peut être idéologique, à la personne de Dieu qui s’est fait Miséricorde dans la personne de Son Fils. Quelques-uns – pensez à certaines réponses à Amoris laetitia – continuent à ne pas comprendre, c’est soit blanc soit noir, alors que c’est dans le flux de la vie qu’il faut discerner. C’est ce que nous a dit le Concile ». (Interview donnée par le pape François à l’Avenire, vendredi 18 novembre 2016)

  I.F Une pastorale mise au défi de l’intégration

 L’horizon de l’accompagnement et du discernement qu’il doit permettre pour une décision en conscience, a toujours l’intégration pour horizon. La séquence qui semble s’imposer à la Pastorale familiale est clairement précisée : accompagner, discerner, intégrer.

« Le Synode s’est référé à diverses situations de fragilité ou d’imperfection. À ce sujet, je voudrais rappeler ici quelque chose dont j’ai voulu faire clairement part à toute l’Église pour que nous ne nous trompions pas de chemin : « Deux logiques parcourent toute l’histoire de l’Église : exclure et réintégrer […]. La route de l’Église, depuis le Concile de Jérusalem, est toujours celle de Jésus : celle de la miséricorde et de l’intégration […]». (A.L n° 296)
« Il s’agit d’intégrer tout le monde, on doit aider chacun à trouver sa propre manière de faire partie de la communauté ecclésiale, pour qu’il se sente objet d’une miséricorde ‘‘imméritée, inconditionnelle et gratuite’’. Personne ne peut être condamné pour toujours, parce que ce n’est pas la logique de l’Évangile ! » (A.L n° 297). Pour les baptisés divorcés et remariés civilement, mais pour tous ceux et celles que l’Église accompagne « la logique de l’intégration est la clef de leur accompagnement pastoral » (A.L n° 296)

Le pape pose néanmoins des conditions à l’intégration. Personne, en effet, ne peut s’imposer à une communauté chrétienne. Si la communauté doit se convertir pour accueillir et rendre possible l’intégration, elle n’en devient pas pour autant une auberge espagnole ! La personne qui exprime le désir d’intégrer la communauté des disciples du Christ doit pouvoir toujours trouver un accueil, une écoute et un accompagnement. Mais elle doit aussi consentir à un travail  sur elle-même pour laisser la grâce de Dieu convertir le cœur et les comportements. C’est ainsi que le pape François précise :

« Bien entendu si quelqu’un fait ostentation d’un péché objectif comme si ce péché faisait partie de l’idéal chrétien, ou veut imposer une chose différente de ce qu’enseigne l’Église, il ne peut prétendre donner des cours de catéchèse ou prêcher, et dans ce sens il y a quelque chose qui le sépare de la communauté (cf. Mt18, 17). Il faut réécouter l’annonce de l’Évangile et l’invitation à la conversion.» (n° 297)

Cependant, un discernement est ici aussi nécessaire. Les pasteurs sont souvent témoins que des personnes en situation difficile souffrent d’une forme d’exclusion. Elles peuvent être agressives mais ne sont pas nécessairement dans la revendication d’affirmer que leur vie est l’idéal.

Une seconde dimension de l’intégration est moins souvent perçue, mais elle est tout autant essentielle. Il s’agit de l’intégration des dons de Dieu pour progresser sur le chemin qu’Il appelle à emprunter (cf. la pédagogie divine). Au n° 122, le pape François reprend l’expression du pape Saint Jean-Paul II dans Familiaris consortio, n°9 : « un processus dynamique qui va peu à peu de l’avant grâce à l’intégration progressive des dons de Dieu ». Cela confère une nouvelle dimension à l’accompagnement où nous sommes appelés à discerner les éléments positifs de l’expérience humaine et spirituelle des personnes, même si leur situation est aujourd’hui imparfaite, inachevée, voire même peccamineuse. Accompagner sera alors soutenir le travail de la grâce dans un processus de croissance et d’achèvement. La Parole de Dieu, « compagne de voyage » et la grâce de Dieu, conduisent vers  l’achèvement ce qui est inachevé, vers la perfection ce qui est imparfait, vers la  sainteté ce qui est encore marqué par le péché.

L’objectif demeure toujours l’intégration dans la communauté ecclésiale. Les formes de cette intégration sont diverses (engagements caritatifs, participation à l’animation liturgique, catéchèse, accompagnement de catéchumènes …). Le processus d’intégration n’est jamais fini, il est toujours une réponse personnelle, éclairée et accompagnée, à l’appel du Seigneur.

Jean-Luc Brunin

[1] Documentation catholique 1976, n°1691, §8 ; Documentation catholique 1986, n°83, p. 1160-1164.

[2] Civilta catholica, interview du 25 octobre 2016.

 
 

Pratique

PRATIQUE

2018

 Pensions alimentaires impayées.

Suite à un divorce, combien de personnes (essentiellement des femmes) rencontrent des difficultés pour percevoir leur pension alimentaire ?

Aujourd’hui, l’Agence de Recouvrement des Impayés de Pensions Alimentaires (ARIPA) permet d’y remédier.

Mise en place début 2017 au sein de la CNAF, elle permet d’obtenir le versement des pensions alimentaires impayées, et cela dès le premier mois de retard.

Comment faire ?

Il suffit de télécharger la « Demande d’Aide au Recouvrement des Pensions Alimentaires » sur le site : www.pension-alimentaire.caf.fr ;

de la remplir, puis de la transmettre à sa Caisse d’Allocation Familiale.

Une morale souple mais non sans boussole

Une morale souple mais non sans boussole

L’exhortation du pape François sur la famille, Amoris laetitia, a été l’objet de critiques. Quatre cardinaux ont envoyé une lettre au pape pour demander de lever des doutes (dubia) au sujet de plusieurs points de doctrine et de pastorale concernant la validité des enseignements du pape Jean Paul II sur les actes intrinsèquementmauvais et sur la possibilité ou non pour les personnes divorcées remariées, dans certains cas, d’accéder aux sacrements. Lire la suite

Texte du Cardinal Barbarin à propos d’AL

Texte du Cardinal Barbarin à propos d’AL

Le Synode vécu au fil des jours

Récit personnel d’un auditeur au synode de la famille , octobre 2015

Cardinal Philippe Barbarin
Dimanche 15 octobre 2017
Lyon. Primatiale St Jean.
Rencontre des personnes ayant vécu une rupture conjugale

« Dans l’Eglise, on a besoin de tout le monde »
Présentation du chapitre 8 de l’Exhortation Apostolique
Amoris laetitia du Pape François.

Chers Amis,

Merci d’avoir répondu à cette invitation. Nous vivons une rencontre forte ; beaucoup prient avec nous depuis qu’elle a été annoncée et en ce moment, pour qu’elle porte tout son fruit de paix dans les cœurs, et d’unité dans notre Eglise diocésaine où la fraternité est toujours à gagner. A vrai dire, cette invitation vient du pape François lui-même. A la fin du ch. 8 d’Amoris Laetitia, son exhortation apostolique du 19 mars 2016 sur l’amour dans la famille, il écrit :
« J’invite les fidèles qui vivent des situations compliquées, à s’approcher avec confiance de leurs pasteurs ou d’autres laïcs qui vivent dans le dévouement au Seigneur pour s’entretenir avec eux. Ils ne trouveront pas toujours en eux la confirmation de leurs propres idées ou désirs, mais sûrement, ils recevront une lumière qui leur permettra de mieux saisir ce qui leur arrive et pourront découvrir un chemin de maturation personnelle. Et j’invite les pasteurs à écouter avec affection et sérénité, avec le désir sincère d’entrer dans le cœur du drame des personnes et de comprendre leur point de vue, pour les aider à mieux vivre et à reconnaître leur place dans l’Église » (n° 312).

J’aime beaucoup ces lignes. Elles ne disent pas que tout sera facile ni que les problèmes et les souffrances vont disparaître comme par un coup de baguette magique, mais elles soulignent que ce qui est demandé durant l’heure que nous allons passer ensemble, c’est une écoute intérieure, personnelle et confiante, un respect et une attention à l’amour qui est vécu aujourd’hui par chacun. Le cri que j’ai le plus souvent entendu à propos des ruptures conjugales et des nouvelles situations matrimoniales ou familiales, c’est celui de personnes qui se sentent jugées, incomprises, exclues – c’est peut-être le mot qui revient le plus souvent –, devenues inutiles dans l’Eglise, qui reste pourtant leur famille et qui doit toujours être une « fraternité ».

Je voudrais donc commencer par demander pardon pour toutes ces blessures infligées à des frères et des sœurs, par un regard, un jugement ou un rejet brutal. Que de rancœur, de douleur et de colère ces blessures n’ont-elles pas engendrées ! Tous connaissent bien pourtant la forte injonction de Jésus : « Ne jugez pas pour ne pas être jugés » (Mt 7, 1). Le plus douloureux pour moi, c’est d’entendre ici ou là des expressions, des réactions que je croyais reléguées dans le passé. J’en ai à nouveau reçu le témoignage récemment. Cela me scandalise et je veux vous en demander pardon. Mais ce pardon, certaines de ces personnes blessées m’ont dit qu’elles l’avaient déjà donné : « Quand je lui ai expliqué ma situation, ça l’a surpris, décontenancé ; c’est pour cela que sa réaction a été violente, incontrôlée. Mais je ne lui en tiens pas rigueur. »

Le message du Pape François.

Il y a une dizaine de jours, avec un groupe de quatre-vingts prêtres du diocèse, nous étions à Rome et nous avons eu la chance de passer une heure et demie, seuls avec le pape. Quand j’ai demandé aux prêtres : « Sur quel thème souhaitez-vous qu’il nous parle ? », on peut dire que les réponses ont été unanimes et sans hésitation : « Sur le ch. 8 d’Amoris laetitia. » – Quelle aubaine pour moi, car c’est justement ce que l’on m’avait demandé de présenter devant vous, aujourd’hui !

Quels éléments principaux avons-nous retenus de ce temps d’échange avec lui ? Vous connaissez ses expressions bien frappées :
1. D’abord, « refuser les adjectifs » qui mettent des étiquettes, et considérer avant tout les personnes. Qu’on ne définisse plus jamais quelqu’un par un adjectif : « divorcé », « séparé », « remarié ». Nous connaissons, nous rencontrons, nous aimons des personnes. C’est leur nom qu’il faut connaître en premier lieu, leur vie, leur histoire personnelle qui est à découvrir et à écouter.
2. Le pape nous a dit aussi que, dans Amoris laetitia, il avait veillé à ne jamais utiliser le langage du permis et du défendu. Je pense à l’expression du cardinal Schönborn qui résume ainsi son propos. François a « sorti la doctrine de l’Eglise de son carcan réglementaire, sans la changer du tout. »

C’est un chemin difficile. Il est clair que la phrase de Jésus, « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » (Mt 19, 6), ne va pas cesser d’être valide par décision d’un pape. Elle traversera les siècles, les continents et les cultures, c’est sûr. On remarque aussi que ce désir de sortir la doctrine, la vérité du mariage, d’un carcan réglementaire, engendre des incompréhensions et des dérapages. Plusieurs ont l’impression d’être perdus : « On ne sait plus… tout est flottant ! Quand on met une telle responsabilité pastorale sur les épaules des prêtres, cette charge devient trop lourde pour eux… » On assiste aussi à des dérapages, du genre : « Enfin notre revendication a été entendue !… Maintenant, tout cela, c’est fini, chacun fait comme il le veut. Et toi, fais comme tu le sens ! » Il y avait, en particulier sur l’accès à la communion des divorcés remariés, des positions et des attentes aussi opposées que tranchées. D’un côté certains disaient : « Espérons que le pape François va faire tomber cette règle inhumaine ! » Et d’autres, à l’opposé : « De toute façon, il ne peut rien changer à la discipline de toujours. »

Le pape avait conscience de ces écueils, et il a voulu indiquer un chemin de réconciliation. Dans le n° 305 de l’Exhortation, il écrit que c’est révoltant d’entendre parler de « situations ‘irrégulières’, comme si elles étaient des pierres lancées à la figure des personnes. » Et il rappelle qu’ « un petit pas, au milieu de grandes limites humaines, peut être plus apprécié de Dieu que la vie extérieurement correcte de celui qui passe ses jours sans avoir à affronter d’importantes difficultés ».

Pour désamorcer ces schémas de caricature, le pape insiste -cela paraît une évidence- sur l’aide que la communauté de l’Eglise doit apporter à ces personnes qui souffrent. Concrètement, cela se traduit par du temps donné, de l’écoute, de l’attention, de la miséricorde. Un jour dans un discours, il a mis en parallèle ceux qui restent sur des positions simplistes, comme l’interdiction pure et simple de l’accès aux sacrements pour les divorcés remariés ou celle, tout aussi tranchée, du refus d’une quelconque règle ou parole de l’Eglise en ce domaine. En fait, les uns et les autres, a-t-il fait remarquer, refusent, esquivent ou craignent d’entrer dans une attitude de patience et de compassion. Prendre le temps d’écouter en profondeur une personne au parcours sinueux marqué par la souffrance et la rupture, et se mettre avec elle sous la lumière de la Parole de Dieu, c’est effectivement une grande exigence.
Le pape a pris le temps ensuite de montrer qu’un enseignement moral de l’Eglise ne peut pas s’identifier à un règlement de la République, ne peut pas être réduit aux repères du permis, défendu ou obligatoire…. Cela est très bien expliqué au n° 304 sous le titre : « Les normes et le discernement. » S’inspirant de la pensée de saint Thomas d’Aquin, il montre la valeur des principes d’une loi ou d’une norme générale, et souligne ensuite l’extraordinaire variété des situations personnelles. La conclusion est éclairante ; il cite une phrase de saint Thomas : « Plus on entre dans les détails, plus les exceptions se multiplient . » Chacun, bien sûr, doit rester honnête et résister à la tentation d’arranger tout cela à sa manière. Si un pasteur se dit : « Avec moi, pas de problème, ça marche toujours, on s’arrange … », on n’est plus dans l’analyse attentive de la situation d’une personne humaine sous la lumière de la Parole de Dieu. Ce qui est demandé, c’est de se livrer ensemble à un vrai travail spirituel, dans une attitude d’écoute mutuelle et de prière. C’est exigeant, et jamais ce « discernement pratique face à une situation particulière ne peut être élevé à la catégorie d’une norme » (304).

Les voies du discernement.

Une loi civile, un règlement du code de la route ou une directive pour les impôts, cela s’applique à tous sans exception, tandis qu’une norme morale ou pastorale ne peut jamais s’appliquer à tous les cas particuliers. A l’inverse, un discernement pour juger une situation personnelle ne peut pas devenir une norme générale. Ce que le pape nous propose correspond bien, me semble-t-il, à ce que nos communautés vivent depuis longtemps déjà. Combien de fois, dans mon ministère de prêtre, j’ai vu des gens qui rendaient un merveilleux témoignage au sacrement de l’eucharistie et à celui du mariage – et surtout à l’ensemble des sacrements qui sont à vivre dans une même logique d’alliance – en n’allant pas communier à cause de la rupture qu’ils avaient vécue dans l’histoire de leur mariage. C’est certainement pour eux une souffrance, mais ces personnes nous donnent un beau témoignage. Elles ne peuvent vivre cette situation que dans une grande foi : elles savent que Dieu ne manquera pas de générosité envers elles et leur donnera tout ce dont elles ont besoin pour poursuivre leur route.

Je pense à l’expression douloureuse et merveilleuse à la fois de Charles Péguy dont l’épouse avait refusé le sacrement de mariage qu’il souhaitait recevoir, lui, après avoir retrouvé la foi. Chaque dimanche, il allait à la Messe, resté « collé » près d’un pilier et ne communiait pas : « Les gens, écrit-il, pensent peut-être que je suis excommunié, mais moi, je sais bien que je ne suis pas ‘’exchristianisé’’. »

A l’inverse quand une personne divorcée remariée ne supporte pas de ne pas pouvoir communier et finalement décide, à cause de cette brûlure intérieure, de ne plus venir à la Messe, il serait absurde et inhumain de continuer à brandir devant elle un panneau d’interdiction. Ce serait la conduire à une rupture plus grave encore et l’enfermer dans son amertume. Quand quelqu’un vit cette situation et décide en conscience d’aller communier, personne ne le juge. Ce n’est pas faire preuve de laxisme de dire cela, c’est accueillir et aimer chacun tel qu’il est, là où il en est, l’accompagner personnellement dans son combat spirituel et surtout, j’espère, prier pour lui « dans le secret ». L’important est d’expliquer, de bien comprendre l’unité organique des sacrements, comment baptême, mariage, eucharistie, réconciliation… tous sont liés dans la logique de cette Alliance nouvelle et éternelle que Jésus est venu sceller en livrant son corps pour nous. Chacun voit quel pas il peut faire aujourd’hui, s’il peut ou ne peut pas encore emprunter ce chemin que l’Eglise lui indique, pour avancer et suivre le Seigneur comme un disciple.
Pour certaines personnes, ce cheminement de la foi passera par le fait d’aller communier, pour d’autres de participer à la Messe sans communier, comme Charles Péguy. Dieu lui en a donné la force, la grâce, et il est probable que l’ardente richesse spirituelle de ses écrits, qui nous touche toujours autant un siècle plus tard, doit beaucoup à ce combat spirituel qu’il a mené avec une admirable loyauté. Depuis longtemps, il existe dans la morale chrétienne un petit mot technique – épikie – qui explique cela . Il indique qu’on peut passer par-dessus une norme dont on reconnaît la légitimité, lorsqu’il est clair que son application stricte conduirait à un dommage plus grave encore pour la personne.

Deux pistes de travail

Je voudrais encore souligner deux aspects fondamentaux sur lesquels nous avons à travailler.
D’abord, l’accès à la communion a toujours été un problème délicat dans l’Eglise. Dans la note 351 du n° 305 d’Amoris laetitia, le pape souligne que l’Eucharistie « n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles ».

Dans l’Ecriture nous voyons que le concept de dignité a deux utilisations différentes. D’abord, celle du centurion dont nous reprenons à chaque messe la formule « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement un mot et je serai guéri » (cf. Mt 8, 8) et l’avertissement sévère de saint Paul aux Corinthiens : « Celui qui aura mangé le pain ou bu la coupe du Seigneur d’une manière indigne devra répondre du corps et du sang du Seigneur  » (1 Co 11, 27). Les chrétiens d’Orient ont une vive conscience de cette exigence. Avant d’aller communier, ils disent une prière très différente de la nôtre, mais qui reflète la même question de notre (in)dignité intérieure au moment de recevoir ce sacrement :
« A ta Cène mystique, fais-moi communier aujourd’hui, ô Fils de Dieu. Car je ne dirai pas le Secret à tes ennemis, ni ne Te donnerai le baiser de Judas. Mais comme le larron, je Te crie : Souviens-Toi de moi, Seigneur, dans ton royaume ».
On voit que nos frères chrétiens d’Orient vont communier en tremblant et se sentent tout proche de la situation du bon larron, crucifié aux côtés de Jésus .

Un second travail majeur à mener, à mon avis, c’est de réfléchir à la signification du mot Torah, traduit – mal traduit sans doute – par loi. Faisons-le avec les Juifs et les autres communautés chrétiennes. La Torah est un enseignement, une parole paternelle que Dieu donne à ses enfants pour éclairer leur vie. Et nous en avons fait des commandements, des règlements ! D’une certaine manière, c’est plus simple, mais je ne pense pas que ce soit conforme au désir de Dieu, à l’esprit de sa Parole. Quand le pape François essaie de nous faire sortir des catégories du permis et du défendu, il ne veut certainement pas diminuer ou effacer la force de la Parole de Dieu. Mais il souhaite qu’éclairé par cette Parole, encouragé par les pasteurs et par toute la fraternité de l’Eglise, chacun poursuive sa route – malgré les inévitables ratés de la vie -, avec courage, parfois dans la souffrance, mais toujours dans l’espérance. Avant de conclure, je voudrais mentionner d’autres grandes souffrances, comme celle des familles où la maladie chronique, le handicap de l’un des membres est un poids quotidien. Je voudrais faire une mention particulière des époux qui vivent cruellement le fait de ne pas avoir d’enfant. Plusieurs sont venus me voir à l’époque des synodes de 2014 et 2015. Ils vivaient douloureusement qu’on parle beaucoup des couples de divorcés remariés, des personnes homosexuelles et plusieurs m’ont dit : « Et nous, c’est comme si nous n’existions pas. » Je voudrais qu’ils sachent – et je compte sur vous pour transmettre ce message – que chaque jeudi, je célèbre la Messe à leur intention. *

Conclusion

Sans savoir s’il est possible de conclure, je voudrais terminer en nous invitant tous à prier les uns pour les autres. Je prie aussi particulièrement pour vos enfants ; ils sont loin d’être insensibles à votre situation ! Et je me permets de faire quelques propositions. D’abord à vous, les disciples du Seigneur qui vous trouvez dans une situation de rupture. Regardez votre vie et votre chemin avec sérénité, avec courage et avec confiance, dans la logique de l’alliance . Chacun voit s’il peut ou non changer sa situation de vie ; chacun se rend compte de ce qui est le meilleur aujourd’hui, pour lui et pour les proches avec qui il est lié maintenant par une relation d’amour et de service mutuel.

N’hésitez pas à rencontrer avec simplicité un prêtre, le curé de votre paroisse ou un autre qui saura accueillir son frère, sa sœur, avec l’âme d’un pasteur. J’ai vu jeudi dernier comment les prêtres recevaient les paroles du pape François quand il nous exhortait à cette écoute et nous confirmait dans notre charisme et notre mission d’accueil et d’écoute. Beaucoup d’autres, dans l’Eglise, vous le savez, des « aînés dans la foi » si l’on peut dire sont susceptibles de vous comprendre et de vous éclairer. Attachez-vous surtout à vous mettre sous la lumière de la Parole de Dieu. Nous savons tous qu’elle est à la fois un réconfort, une brûlure, un encouragement, une remise en question… Que le fait de ne pas communier n’empêche surtout pas quelqu’un d’aller fidèlement participer à l’eucharistie, en particulier le Jour du Seigneur, avec toute la fraternité de l’Eglise. La grâce coule à flot sur celui ou celle qui souffre de se sentir dépassé par l’appel de Dieu dans le mystère de sa vie .
Deux convictions ne doivent jamais quitter les disciples de Jésus. La première, c’est que Dieu m’aime toujours, la générosité de son amour inconditionnel ne me fera jamais défaut. Et la deuxième : l’Eglise reste ma famille. Elle est une fraternité qui a pour mission de m’aider, de me comprendre, de me guider. Non seulement, je trouverai toujours en son sein des frères et des sœurs disponibles pour m’écouter et m’accompagner, mais plus encore je découvrirai que l’Eglise a besoin de moi. Par les souffrances de mon parcours, je peux apporter un témoignage fort, renouvelé qui saura toucher le cœur de beaucoup d’autres qui n’ont pas traversé ces épreuves ou qui ne connaissent pas encore le Seigneur, ni la joie de son Evangile.

Pour finir, j’en appelle aussi aux pasteurs, à chacun de mes frères prêtres. Les quatre verbes essentiels de cette Exhortation du pape François, nous les avons retenus : accueillir, accompagner, discerner et intégrer la fragilité. Ne craignons pas d’appeler ceux qui sont dans ces situations de rupture, quand ils sont prêts à servir la communauté et à s’engager dans la mission. Nous devons les aider à retrouver leur place dans l’Eglise, à grandir dans l’amour du Seigneur que nous cherchons et servons « d’un seul cœur ». Je laisserai le mot de la fin au pape Benoît XVI que l’on a plusieurs fois entendu dire : « Dans l’Eglise, on a besoin de tout le monde ! »

 

 

Courrier des lecteurs

« Les bonnes nouvelles ça se partage ! »
 

Vos retours sont précieux!

 

Quelle joie de participer aux réconciliations qui nous sont transmises.
Un grand merci.

RETROUVAILLES!
J’ai envie de partager une bonne nouvelle avec vous.

ATTENDS-MOI!
  J’ai la joie et un immense bonheur à vous partager

N° 85: Le sacrement du mariage :

« Une vraie espérance est née ! » Jeanine
Reçu sans bien comprendre    Hervé
Des morceaux d’amour et d’amitié toujours là Geneviève
                                                            
 
 

Jean-Paul Vesco La tradition

Jean-Paul Vesco La tradition

Le frère Jean-Paul Vesco, dominicain, est évêque d’Oran. Il est l’auteur de Tout amour véritable est indissoluble (Cerf) dans lequel il insiste sur le caractère définitif d’une seconde alliance conjugale véritable interdisant tout séparation préalablement à une demande de sacrement de réconciliation. Il a participé au second synode sur la famille (octobre 2015).

 

 

Le Pape François a fait œuvre de tradition…

L’exhortation apostolique  Amoris Laetitia est reçue dans un silence assourdissant. Tout se passe comme si elle était un non-évènement, comme si il n’y aura pas dans l’Eglise un avant et un après Amoris Laetitia en matière de pastorale familiale.

Ceux qui redoutaient une révolution dans la discipline de l’accueil sacramentel des personnes dites « divorcées-remariées » sont tentés de la gommer du paysage par le silence davantage que par sa mise en question. Dès lors que le pape François a dit qu’il n’avait pas entendu toucher à la doctrine catholique en la matière, alors rien n’aurait changé et on fait comme si cette exhortation apostolique n’avait finalement été qu’un mauvais rêve. Plus de peur que de mal, l’exhortation apostolique Familiaris Consortio peut donc rester la référence. C’est un silence sous forme de blackout.

Quant à ceux qui espéraient une vraie inflexion de la position magistérielle sur la question, ils ne crient pas victoire. Ils semblent comme en attente de l’interprétation qui sera faite de cette exhortation par les évêques. Leur silence sonne comme un aveu d’impuissance face au « pouvoir hiérarchique de l’Eglise»,  comme si cette exhortation ne portait pas en elle-même le ferment  du changement tant attendu mais requérait une exégèse supplémentaire hors de leur portée. Dans un réflexe finalement assez clérical, ils attendaient une parole d’autorité qui allait explicitement abolir la position magistérielle antérieure et énoncer une nouvelle règle.

Au lieu de cela le pape François prévient d’entrée que tous les débats doctrinaux ne doivent pas être tranchés par des décisions magistérielles (AL. 3). Il ajoute que du fait de l’innombrable diversité des situations concrètes, on peut comprendre qu’on ne pouvait pas attendre du Synode ou de l’exhortation une nouvelle législation générale du genre canonique applicable à tous les cas (AL. 300).  Est-ce à dire que le pape François n’a pas parlé avec autorité ? Certainement pas. Mais la forme d’autorité à laquelle il se réfère est celle de Jésus dans l’Evangile et non pas celle des docteurs de la Loi. C’était dérangeant du temps de Jésus, cela ne l’est pas moins aujourd’hui.

Le pape François insiste sur le fait qu’un pasteur ne peut se sentir satisfait en appliquant seulement les lois morales à ceux qui vivent des situations « irrégulières» (AL. 302). C’est en plongeant au cœur des histoires singulières de chacun, avec pour seule arme la miséricorde de celui à qui il a été fait miséricorde (AL. 307) que les pasteurs seront au service de la vérité de l’Évangile. Il nous appelle, nous  pasteurs, à renoncer à chercher ces abris personnels ou communautaires qui nous permettent de nous garder distants du cœur des drames humains, afin d’accepter vraiment d’entrer en contact avec l’existence concrète des autres et de connaître la force de la tendresse (AL. 305).

Davantage qu’une loi générale applicable à tous, ce sont des éléments d’appréciation qui sont donnés. Mais ils sont très clairs et vont tous dans une même direction: La route de l’Église, depuis le concile de Jérusalem, est toujours celle de Jésus: celle de la miséricorde et de l’intégration (…) La route de l’Église est celle de ne condamner personne éternellement ; de répandre la miséricorde de Dieu sur toutes les personnes qui le demandent avec un cœur sincère car la charité véritable est toujours imméritée, inconditionnelle et gratuite (AL. 293). Difficile de trouver matière à interprétation sur le sens de ces paroles. Inutile aussi d’aller chercher dans une note de bas de page ce que le pape François a voulu dire.

Concernant la pastorale spécifique des divorcés-remariés et des personnes en situations conjugales « irrégulières », le pape François ne s’inscrit pas d’abord en rupture avec les dispositions disciplinaires énoncées par l’exhortation apostolique Familaris Consortio. Paradoxalement, il fait au contraire œuvre de tradition. Citant beaucoup cette exhortation apostolique, il en reprend tout l’enseignement de l’Eglise relatif à l’indissolubilité du mariage chrétien, reflet de l’union entre le Christ et son Eglise (AL. 302). A la suite de Saint Jean-Paul II, le pape François incite à bien discerner les diverses situations, y compris celles de personnes qui ont la certitude subjective que le mariage précédent, irrémédiablement détruit, n’avait jamais été valide (FC. 84).

Tout cet enseignement étant rappelé, un élément totalement novateur est apporté : la prise en compte du caractère irréversible de situations matrimoniales et familiales qui ne permettent pas d’agir différemment et de prendre d’autres décisions sans une nouvelle faute (AL. 298). Dès lors que personne ne peut être condamné pour toujours parce que ce n’est pas la logique de l’Évangile (AL. 294), ce caractère définitif d’une situation ne peut plus être de facto un obstacle insurmontable au sacrement de réconciliation.

C’est là une vraie (r)évolution par rapport à l’exhortation apostolique Familiaris Consortio : une personne peut désormais se trouver dans une situation objective de péché et pouvoir cependant recevoir le sacrement de réconciliation à la condition bien sûr que le caractère objectivement irrégulier de sa situation soit reconnu par elle, qu’un travail de vérité ait été fait et que la contrition soit réelle.

La tradition n’est pas la répétition à l’identique de « vérités » intangibles quels que soient le temps et l’espace. Cela s’appelle du fondamentalisme. Elle n’est pas non plus source de rigidité mais elle est un élément essentiel de souplesse entre d’une part un monde en perpétuel mouvement et d’autre part une vérité qui transcende les contingences humaines.

Partant d’une position magistérielle issue de la tradition de l’Eglise et sur laquelle il s’appuie, ayant convoqué deux synodes afin de permettre un débat le plus large possible, le pape François fait légitimement œuvre de tradition en prolongeant l’incitation de Saint Jean-Paul II à distinguer entre les situations individuelles jusqu’à permettre à certaines d’entre elles d’ouvrir au sacrement de réconciliation et donc à l’accès à la communion eucharistique. Et cela sans obligation de séparation préalable ou de vie « en frère et sœur ».

Ayant fait légitimement œuvre de tradition, l’enseignement magistériel en matière de pastorale familiale est aujourd’hui tout entier repris dans l’exhortation apostolique Amoris Laetitia qui fait suite à l’exhortation apostolique Familiaris Consortio qu’elle remplace avant d’être elle-même remplacée, un jour, par une nouvelle exhortation apostolique qui la reprendra et peut-être la dépassera. Il n’y a donc pas lieu d’interpréter cette exhortation apostolique à partir d’un « ailleurs » ni d’attendre d’elle qu’elle révoque explicitement des dispositions antérieures. Parce que le pape François a fait œuvre de tradition, Amoris laetitia se suffit à elle-même.

Dès lors, après la lecture de cette exhortation, il ne sera plus possible à un prêtre de répondre en conscience à une personne divorcée-remariée: « Pardonnez-moi mais en raison de votre situation matrimoniale, je ne suis pas autorisé vous entendre en confession ». Il lui faudra désormais entrer avec elle dans la singularité de son histoire, voir la conscience qu’elle a de ses responsabilités dans la situation qui est la sienne et des possibilités éventuelles de faire évoluer cette situation, prendre en compte le travail de réconciliation et le cas échéant de réparation qui a été entrepris.

Au terme d’un tel cheminement, le prêtre que je suis, et pas seulement l’évêque, se sentira autorisé à donner en conscience le sacrement de réconciliation à des personnes qui seraient dans une situation matrimoniale objectivement « irrégulière » devenue définitive mais qui en appelleraient en vérité à la miséricorde de Dieu qui seule nous relève et nous sauve.

Au fond, davantage que la doctrine en elle-même, ce qui change radicalement c’est la place même de la doctrine dans la relation entre un homme et son Dieu. Dans l’épisode de la femme adultère, Jésus ne remet pas en cause la loi sur l’adultère (« va et ne pèche plus ! »). Mais en replaçant cette loi à sa juste place, il fait qu’une femme qui allait être lapidée par des hommes au nom de Dieu garde la vie sauve. Rien de moins.

Dans Amoris Laetitia, comme dans tout son enseignement, le pape François, réaffirme que l’Eglise n’est pas d’abord doctrinale et cela change beaucoup dans son rapport au monde. Il appelle à une révolution du regard et nous invite à porter le regard que Jésus posait sur les personnes qu’il rencontrait. C’est aussi simple que cela. Et aussi exigeant.

+  fr. Jean-Paul Vesco op

Texte des évêques argentins

Texte des évêques argentins

Critères de base pour l’application du chapitre VIII de Amoris laetitia

Région pastorale de Buenos Aires

Chers prêtres:

Nous recevons avec joie l’exhortation Amoris laetitia, qui nous appelle avant tout à faire grandir l’amour des époux et à motiver les jeunes pour qu’ils s’engagent dans le mariage et la famille. Ce sont les grands thèmes qui ne devraient jamais  être négligés ni rester occultés par d’autres questions. François a ouvert différentes portes dans la pastorale familiale et nous sommes appelés à profiter de ce temps de miséricorde, pour prendre ses responsabilités en Eglise

Aussi nous nous arrêterons seulement  sur le chapitre VIII, étant donné qu’il fait référence aux « orientations de l’Évêque » (300) pour le discernement sur l’accès possible aux sacrements de quelques « divorcés engagés dans une nouvelle union ». Nous considérons convenable, comme Évêques de la même Région pastorale, de convenir de quelques critères minimaux. Nous les proposons sans nier l’autorité que chaque Évêque a dans son propre diocèse pour avoir les utiliser, pour les compléter ou pour les limiter.

1) En premier lieu nous rappelons qu’il ne convient pas de parler de « permissions » d’accéder aux sacrements, mais d’un processus de discernement accompagné par un pasteur. C’est un discernement « personnel et pastoral » (300).

2) Sur ce chemin, le pasteur devrait accentuer l’annonce fondamentale, le kerygme qui stimule ou renouvelle la rencontre personnelle avec Jésus-Christ vivant (cf. 58).

3) L’accompagnement pastoral est un exercice de la « via caritatis ». C’est une invitation à suivre « le chemin de Jésus, celui de la miséricorde et de l’intégration » (296). Cet itinéraire réclame la charité pastorale du prêtre qui accueille le pénitent, l’écoute attentivement et montre le visage maternel de l’Église, à la fois qui accepte son intention droite et son bon propos de placer la vie entière à la lumière de l’Évangile et de pratiquer la charité (cf. 306).

4) Ce chemin ne finit pas nécessairement par les sacrements, mais il peut s’orienter vers d’autres formes pour être plus intégré dans la vie de l’Église : une plus grande présence dans la communauté, la participation dans des groupes de prière ou de réflexion, l’engagement dans divers services ecclésiaux, etc.. (cf. 299).)

5) Quand les circonstances concrètes d’un couple le rendront possible, spécialement quand les deux sont chrétiens sur un chemin de foi, on peut proposer l’engagement de vivre dans une continence. Amoris laetitia n’ignore pas les difficultés de cette option (cf. une note 329) et laisse ouverte la possibilité d’accéder au sacrement de la Réconciliation en cas de défaillance à ce sujet (cf. une note 364, selon l’enseignement de Jean Paul II au Cardinal W. Baum, du 22/03/1996).

6) Dans d’autres circonstances plus complexes, et quand on n’a pas pu obtenir une déclaration de nullité, l’option mentionnée peut ne pas être de fait faisable. Cependant, également un chemin de discernement est possible. S’il arrive à reconnaître que, dans un cas concret, il y a des limitations qui atténuent la responsabilité et la culpabilité (cf. 301-302), particulièrement quand une personne considère qu’elle commettrait une nouvelle faute ultérieure dommageable aux enfants de la nouvelle union, Amoris laetítía ouvre la possibilité de l’accès aux sacrements de la Réconciliation et de l’Eucharistie (cf. des notes 336 et 351). Ceux-ci disposent alors la personne à continuer à mûrir et à croître avec la force de la grâce.

7) Mais il faut éviter de comprendre cette possibilité comme un accès irrestricto aux sacrements, ou comme si n’importe quelle situation le justifierait. Ce qui est proposé est un discernement qui distingue convenablement chaque cas. Par exemple, un soin spécial est requis pour « une nouvelle union suite à un divorce récent » ou « la situation de quelqu’un qui a réitéré les ruptures de ses engagements familiaux » (298). Egalement quand il y a une sorte d’apologie ou d’ostentation de la situation personnelle « comme si cela faisait partie de l’idéal chrétien » (297). Dans ces cas plus difficiles, les pasteurs doivent accompagner avec patience et en procurant un chemin d’intégration (cf. 297, 299).

8) Il est toujours important d’orienter les personnes à se mettre avec sa conscience devant Dieu, et pour cela l’ »examen de conscience » qu’Amoris/aetitia 300 propose est utile, spécialement en ce qui concerne « comment elles se sont comportées avec leurs enfants » ou avec le conjoint abandonné. Quand il y a eu des injustices non résolues, l’accès aux sacrements est particulièrement scandaleux.

9) Il peut être convenable qu’un accès éventuel aux sacrements soit réalisé d’une manière réservée, surtout quand des situations de conflit sont prévisibles. Mais en même temps il ne faut pas cesser d’accompagner la communauté pour qu’elle grandisse dans un esprit de compréhension et d’accueil, sans que cela implique de créer de la confusion dans l’enseignement de l’Église à propos du mariage indissoluble. La communauté est instrument de la miséricorde qui est « imméritée, inconditionnelle et gratuite » (297).

10) Le discernement n’est pas fermé, parce que « il est dynamique et doit rester toujours ouvert à de nouvelles étapes de croissance et à de nouvelles décisions qui permettent de réaliser l’idéal de la manière plus pleine » (303), selon la « loi de gradualité » (295) et en ayant confiance en l’aide de la grâce.

11) Nous sommes avant tout pasteurs. Par cela nous voulons accueillir ces mots du Papa : « J’invite les pasteurs à écouter avec affection et sérénité, avec le désir sincère d’entrer dans le coeur du drame des personnes et de comprendre leur point de vue, pour les aider à mieux vivre et à reconnaître leur place dans l’Église. (312)

Fraternellement en Christ.

Les Evêques de la Région

5  septembre 2016