Jean-Paul Vesco La tradition

Jean-Paul Vesco La tradition

Le frère Jean-Paul Vesco, dominicain, est évêque d’Oran. Il est l’auteur de Tout amour véritable est indissoluble (Cerf) dans lequel il insiste sur le caractère définitif d’une seconde alliance conjugale véritable interdisant tout séparation préalablement à une demande de sacrement de réconciliation. Il a participé au second synode sur la famille (octobre 2015).

 

 

Le Pape François a fait œuvre de tradition…

L’exhortation apostolique  Amoris Laetitia est reçue dans un silence assourdissant. Tout se passe comme si elle était un non-évènement, comme si il n’y aura pas dans l’Eglise un avant et un après Amoris Laetitia en matière de pastorale familiale.

Ceux qui redoutaient une révolution dans la discipline de l’accueil sacramentel des personnes dites « divorcées-remariées » sont tentés de la gommer du paysage par le silence davantage que par sa mise en question. Dès lors que le pape François a dit qu’il n’avait pas entendu toucher à la doctrine catholique en la matière, alors rien n’aurait changé et on fait comme si cette exhortation apostolique n’avait finalement été qu’un mauvais rêve. Plus de peur que de mal, l’exhortation apostolique Familiaris Consortio peut donc rester la référence. C’est un silence sous forme de blackout.

Quant à ceux qui espéraient une vraie inflexion de la position magistérielle sur la question, ils ne crient pas victoire. Ils semblent comme en attente de l’interprétation qui sera faite de cette exhortation par les évêques. Leur silence sonne comme un aveu d’impuissance face au « pouvoir hiérarchique de l’Eglise»,  comme si cette exhortation ne portait pas en elle-même le ferment  du changement tant attendu mais requérait une exégèse supplémentaire hors de leur portée. Dans un réflexe finalement assez clérical, ils attendaient une parole d’autorité qui allait explicitement abolir la position magistérielle antérieure et énoncer une nouvelle règle.

Au lieu de cela le pape François prévient d’entrée que tous les débats doctrinaux ne doivent pas être tranchés par des décisions magistérielles (AL. 3). Il ajoute que du fait de l’innombrable diversité des situations concrètes, on peut comprendre qu’on ne pouvait pas attendre du Synode ou de l’exhortation une nouvelle législation générale du genre canonique applicable à tous les cas (AL. 300).  Est-ce à dire que le pape François n’a pas parlé avec autorité ? Certainement pas. Mais la forme d’autorité à laquelle il se réfère est celle de Jésus dans l’Evangile et non pas celle des docteurs de la Loi. C’était dérangeant du temps de Jésus, cela ne l’est pas moins aujourd’hui.

Le pape François insiste sur le fait qu’un pasteur ne peut se sentir satisfait en appliquant seulement les lois morales à ceux qui vivent des situations « irrégulières» (AL. 302). C’est en plongeant au cœur des histoires singulières de chacun, avec pour seule arme la miséricorde de celui à qui il a été fait miséricorde (AL. 307) que les pasteurs seront au service de la vérité de l’Évangile. Il nous appelle, nous  pasteurs, à renoncer à chercher ces abris personnels ou communautaires qui nous permettent de nous garder distants du cœur des drames humains, afin d’accepter vraiment d’entrer en contact avec l’existence concrète des autres et de connaître la force de la tendresse (AL. 305).

Davantage qu’une loi générale applicable à tous, ce sont des éléments d’appréciation qui sont donnés. Mais ils sont très clairs et vont tous dans une même direction: La route de l’Église, depuis le concile de Jérusalem, est toujours celle de Jésus: celle de la miséricorde et de l’intégration (…) La route de l’Église est celle de ne condamner personne éternellement ; de répandre la miséricorde de Dieu sur toutes les personnes qui le demandent avec un cœur sincère car la charité véritable est toujours imméritée, inconditionnelle et gratuite (AL. 293). Difficile de trouver matière à interprétation sur le sens de ces paroles. Inutile aussi d’aller chercher dans une note de bas de page ce que le pape François a voulu dire.

Concernant la pastorale spécifique des divorcés-remariés et des personnes en situations conjugales « irrégulières », le pape François ne s’inscrit pas d’abord en rupture avec les dispositions disciplinaires énoncées par l’exhortation apostolique Familaris Consortio. Paradoxalement, il fait au contraire œuvre de tradition. Citant beaucoup cette exhortation apostolique, il en reprend tout l’enseignement de l’Eglise relatif à l’indissolubilité du mariage chrétien, reflet de l’union entre le Christ et son Eglise (AL. 302). A la suite de Saint Jean-Paul II, le pape François incite à bien discerner les diverses situations, y compris celles de personnes qui ont la certitude subjective que le mariage précédent, irrémédiablement détruit, n’avait jamais été valide (FC. 84).

Tout cet enseignement étant rappelé, un élément totalement novateur est apporté : la prise en compte du caractère irréversible de situations matrimoniales et familiales qui ne permettent pas d’agir différemment et de prendre d’autres décisions sans une nouvelle faute (AL. 298). Dès lors que personne ne peut être condamné pour toujours parce que ce n’est pas la logique de l’Évangile (AL. 294), ce caractère définitif d’une situation ne peut plus être de facto un obstacle insurmontable au sacrement de réconciliation.

C’est là une vraie (r)évolution par rapport à l’exhortation apostolique Familiaris Consortio : une personne peut désormais se trouver dans une situation objective de péché et pouvoir cependant recevoir le sacrement de réconciliation à la condition bien sûr que le caractère objectivement irrégulier de sa situation soit reconnu par elle, qu’un travail de vérité ait été fait et que la contrition soit réelle.

La tradition n’est pas la répétition à l’identique de « vérités » intangibles quels que soient le temps et l’espace. Cela s’appelle du fondamentalisme. Elle n’est pas non plus source de rigidité mais elle est un élément essentiel de souplesse entre d’une part un monde en perpétuel mouvement et d’autre part une vérité qui transcende les contingences humaines.

Partant d’une position magistérielle issue de la tradition de l’Eglise et sur laquelle il s’appuie, ayant convoqué deux synodes afin de permettre un débat le plus large possible, le pape François fait légitimement œuvre de tradition en prolongeant l’incitation de Saint Jean-Paul II à distinguer entre les situations individuelles jusqu’à permettre à certaines d’entre elles d’ouvrir au sacrement de réconciliation et donc à l’accès à la communion eucharistique. Et cela sans obligation de séparation préalable ou de vie « en frère et sœur ».

Ayant fait légitimement œuvre de tradition, l’enseignement magistériel en matière de pastorale familiale est aujourd’hui tout entier repris dans l’exhortation apostolique Amoris Laetitia qui fait suite à l’exhortation apostolique Familiaris Consortio qu’elle remplace avant d’être elle-même remplacée, un jour, par une nouvelle exhortation apostolique qui la reprendra et peut-être la dépassera. Il n’y a donc pas lieu d’interpréter cette exhortation apostolique à partir d’un « ailleurs » ni d’attendre d’elle qu’elle révoque explicitement des dispositions antérieures. Parce que le pape François a fait œuvre de tradition, Amoris laetitia se suffit à elle-même.

Dès lors, après la lecture de cette exhortation, il ne sera plus possible à un prêtre de répondre en conscience à une personne divorcée-remariée: « Pardonnez-moi mais en raison de votre situation matrimoniale, je ne suis pas autorisé vous entendre en confession ». Il lui faudra désormais entrer avec elle dans la singularité de son histoire, voir la conscience qu’elle a de ses responsabilités dans la situation qui est la sienne et des possibilités éventuelles de faire évoluer cette situation, prendre en compte le travail de réconciliation et le cas échéant de réparation qui a été entrepris.

Au terme d’un tel cheminement, le prêtre que je suis, et pas seulement l’évêque, se sentira autorisé à donner en conscience le sacrement de réconciliation à des personnes qui seraient dans une situation matrimoniale objectivement « irrégulière » devenue définitive mais qui en appelleraient en vérité à la miséricorde de Dieu qui seule nous relève et nous sauve.

Au fond, davantage que la doctrine en elle-même, ce qui change radicalement c’est la place même de la doctrine dans la relation entre un homme et son Dieu. Dans l’épisode de la femme adultère, Jésus ne remet pas en cause la loi sur l’adultère (« va et ne pèche plus ! »). Mais en replaçant cette loi à sa juste place, il fait qu’une femme qui allait être lapidée par des hommes au nom de Dieu garde la vie sauve. Rien de moins.

Dans Amoris Laetitia, comme dans tout son enseignement, le pape François, réaffirme que l’Eglise n’est pas d’abord doctrinale et cela change beaucoup dans son rapport au monde. Il appelle à une révolution du regard et nous invite à porter le regard que Jésus posait sur les personnes qu’il rencontrait. C’est aussi simple que cela. Et aussi exigeant.

+  fr. Jean-Paul Vesco op